L'idée de repousser encore la date du goûter produisit sur moi un effet de panique tel qu'il devint inimaginable de ne rien faire à
l'encontre de cette perspective terrible. Le gouine-amman reposait encore dans son emballage industriel en aluminium, entouré d'une pellicule plastifiée, dont j'ai toujours une trouille monstre
rien que devant l'éventualité de l'oublier avant de mettre le tout au four. On entendrait les cris de douleur des pommes et du beurre aux quatre coins de la maison. La matière synthétique fondant
avec la graisse industrielle dans un bain aux reflets multicolores : rien de bien ragoûtant. Et ces calories gâchées, tout cela à cause d'un moment d'égarement. Il fallait faire quelque chose.
Un des problèmes les plus graves que doivent affronter chaque jour les hommes est sans doute celui-ci, l'égarement ; il suffit de peut de chose, quand on y pense; un chat adorable qui fait ses
griffes sur vos cuisses, par exemple, a tôt fait de vous faire perdre le cours de vos pensées. C'est sans doute la même chose qui a un jour donné naissance à ce clivage stupide entre réformisme et
révolution. A la détermination initiale des progressistes dotés des meilleures intentions du monde, s'est substitué soit l'envie de virer définitivement le chat de leurs genoux, après l'élaboration
de subtils stratagèmes, soit la tactique de la négociation, du type, chat, ne veux-tu pas simplement t'assoupir sagement sur mes genoux. La détermination, elle, n'en a que faire du chat : elle en a
d'autres à fouetter. Elle peut faire des réformes révolutionnaires, ou une révolution réformiste, mais ne se laisse pas obscurcir le champ de vision par les roublards félins.
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Par Martin
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