Calle Merced.
Trois coups de timbre me réveillent à sept heures du matin, sept heures du matin un lundi, sans cours ni aucune obligation de la matinée,
qui est ce barbare, un fêtard de la plaza Brasil peut-être. Rien à faire sinon rester blotti dans le lit douillet en priant très fort pour qu'il s'agisse d'un non recidiviste. Mais bientôt de
nouveau le tuttuttut strident, un rythme impeccablement tertiaire, régulier, on sent la confiance en soi du criminel. Ça ne peut être un type trés alcoolisé, ni un inconnu s'il s'acharne à
réveiller les habitants du département 205... Moi pour ma part je n'attends personne alors je persiste et signe, non, je ne bougerai pas. Dans la chambre d'à côté la Pancha se lève, moins décidée
que mi à faire respecter son sommeil, sort dans le couloir, le bruit irrémédiablement désagréable de savates qui heurtent le plancher flottant à chaque pas, gnn, bref. Répond au
citófono, ouvre la porte. Au bout de quelques instants, un hola jovial et avé l'accent (pas de Marseille, mais de l'île de Ré. s'ils ont un accent, jessais pas).
Amérigo ! Evidemment il fallait qu'on le voie une dernière fois avant que, à midi, son avion parte pour Paris, via Sao Paulo (mais à sept heures ? bref.) J'avoue ne pas en avoir fait un
point d'honneur, parce que l'ouest de la France, ce n'est qu'un grand mouchoir, bondé peut-être, mais un grand mouchoir. Assez petit pour qu'on puisse se revoir sans devoir effectuer un vol
transatlantique(s). De toute façon, on l'aurait vu une dernière fois, quand on voit quelque un on le voit forcément une foispour la dernière fois. Dans ce cas ça aurait été l'avant-veille, dans
l'après midi. Et supposément le jour d'aprés, his last complete day in Chile, mais pas de nouvelles. Retour au présent, et à l'ici: en somme cela veut dire que je dois me lever. A sept
heures. Ça ne m'était pas arrivé depuis longtemps. Le Chili, ça vous mine la discipline (façon de parler, parce que d'un autre côté, bon, hum.). donc je me léve, all the world is a stage, il faut
bien continuer à reproduire ce joli rôle d'êtres civilisés et préoccupés. Lever, habiller, sortir de ma chambre et Aimeric, cómo estai, un abrazo. Un abrazo, malgré la tristesse du
moment, pour moi pas trop, je le répète, mais pour lui si, qui quitte un pays, des gens, des lieux, qui se sont mis à compter beaucoup, beaucoup, en l'espace de quelques mois sabbattiques. (Y a
t'il deux b à sabattique ? et deux t à sabbatiques ? Bonne question). Omar lui n'a pas fait l'effort de sortir de son lit douillet, de s'habiller et de sortir de sa chambre. Quelques minutes de
parlotte, je propose un café. Surtout parce que j'ai grande envie d'un café, en fait, il est quand même sept heures. Double refus. Non. Il est sept heures et ils refusent un café. Nouvel item à
ajouter à la liste des crimes contre l'humanité (après les biocarburants, la semaine dernière par Jean Ziegler.). C'est pas possible. le pire c'est que du même coup ils me le refusent à moi parce
que la flemme d'aller faire un café pour une seule personne, quand bien même ce soi moi, de sa part ce serait bien égoïste de l'exiger de ma part. Surtout qu'il ne s'agit pas de café soluble,
mais moulu, et que le filtre metallique de la cafetière ne marche plus, ce qui m'oblige à faire du café turc, ce qui est bien meilleur mais plus long (mais trop bon, eso si.). Pas de café donc,
de toute façon il y a à peine le temps, Aimeric doit être de retour à Pedro de Valdivia con Providencia à huit heures, une heure aprés sept heures. Là bas passe le transvip orange qui transporte
les voyageurs européens entre la ville et l'aéroport, dans ce cas Aimeric et Eva, qui ne s'est pas levée pour nous dire au revoir, la méchante. S'il faut venir me réveiller à sept heures, tant
qu'à faire que ce soit un deux en un. A vrai dire la pensée m'avait traversé l'esprit, un instant, quand l'éventualité était encore assez loin temporellement pour qu'elle paraisse envisageable,
d'aller les accompagner à l'aéroport, sorte de préambule, ou d'entrainement, pour le vingt-sept juillet, veille de mes retrouvailles aves les fromages hexagonaux (miam, miam, sincèrement). Omar
avait été jusqu'á l'évoquer verbalement, ce qui est très dangereux, quand on s'engage explicitement on peut vous demander des comptes, après, genre accompagner quelqu'un à l'aéroport, à sept
heures du matin. Sept heures vingt, la matinée se fait grignoter, lentement, je vais à peine pouvoir me recoucher et en profiter, vraiment. Je vous jure, le mauvais esprit. Incapable de me créer
la représentation mentale de ce moment comme un avant-goût de ma propre performance de l'ante-ante-ante-penultième jour de juillet, 2008. Un sourire en me souvenant de l'horaire de mon avion: 15
heures, pas besoin de se lever à sept heures. mais comme je suis maniaque et prudent j'aurai mis le réveil à sonner, je parie. Martin, tu abuses. Laisse moi dormir. Sept heures vingt, si Aimeric
veut attraper son transvip il ferait mieux d'aller prendre le metro maintenant, même si les santiaguinais ne sont pas assez fous pour se lever avant sept heures pour aller le bonder à sept heures
et demie. On a beau vivre dans un pays neolibéral, il y a encore des libertés publiques. (malheureusement, ceci est de l'humour.). Mentalement je me dis que ce serait terriblement malpoli, mais
formidablement confortable, de ne pas aller l'accompagner jusqu'à la station de métro, à trois blocs de là. Tout à mon dilemme je laisse couler, jusqu'à ce que Omar fasse pencher la balance du
côté le plus frileux, surtout que je ne pense pas à me couvrir plus qu'avec un T-shirt. Ici l'automne ne sent pas l'automne, il sent l'otoño, c'est autre chose, et on à
l'impression d'être encore en été, surtout avec le niveau d'ensoleillement. Les mains profond dans les poches, les pieds en espadrilles, j'aimerais être une marmotte. Arrivés à Cumming con
Compañía je me rends compte, à mon plus grand regret, qu'il reste encore une centaine de mètres avant la chaleureuse bouche de métro, à sept heures du matin son souffle chaud ne
constitue pas une haleine désagréable. Devant l'entrée une femme fait son beurre pas grand chose, en vendant des queques, vive l'économie de marché, elle répond aux cris de faim des
subalternes commuters de cette ville-monstre. En sortant je ne raterai pas l'occasion de m'en acheter un. Il faut attendre d'être descendu jusqu'au deuxième niveau pour sentir l'air
chaud du réseau metropolitain. ce n'est pas encore la foule. Un abrazo con Aimeric. Puto francés, on ne t'oubiera pas. Un abrazo. ces moments dont on ne se rend pas compte de l'importance, sur le
moment. Ou plutôt: auquels on est incapables de donner de l'importance, sur le moment. Aprés viennent les regrets. Il n'avait qu'à ne pas me réveiller à sept heures. Je vous jure, le mauvais
esprit que j'ai, aujourd'hui. Finalement Aimeric, vaillant, s'avance vers les portiques, un ticket à la main. le ticket ne veut pas rentrer. Evidemment, il le met par oú il devrait sortir. (ou
bien serait-ce l'orifice pourles passe-partout des gardes de sécurité, le doute m'assaille. Avec la carte Bip le ticket est pour moi depuis des mois un extraterrestre). Il a les idées ailleurs,
tu m'étonnes. Finalement Césame s'ouvre, il passe, hésite un instant entre la gauche et la droite, pour une fois il vaut mieux aller à droite, direction Vicente Valdés, sinon il va buter sur
Quinta normal, pas très malin. Sur le quai il nous fait signe, s'engouffre dans une rame déjà bondée.