Ces jours-lá étaient une période riche en anniversaires, dont le mien, ce qui m'a poussé a me faire un petit plaisir et aller me promener à vélo
chez les classes moyennes de Santiago (c'est-à-dire, le huitième décile, dans l'échelle de répartition des revenus, au moins), histoire de me bercer d'illusions en m'abreuvant visuellement de ce
à quoi, décidément, le monde ne ressemble pas.
Un petit tour chez leurs petites têtes blondes, donc, puisqu'ici le clivage social recoupe avec une exactitude frappante les différences ethniques (ça c'est du politiquement correct. En fait, il
s'agit de la différence ethnique: celle qui sépare les hispano/originaires, les vrais chiliens, des nord-européens version chilensis). Blonds, ou presque, les châtains clairs faisant dans ce
monde de bruns figure de véritables albinos.
Y aller en vélo, c'est l'occasion de se rendre compte que ce n'est pas si loin, qu'ils vivent bien dans le même monde, ces êtres bizarres. Ils partagent le même voisinage des rives du Mapocho, à
la différence que dans le centre le fleuve joue un rôle structurel dans le tissu urbain et socialement représentatif (ses eaux sont aussi sales et maltraitées que les rues). Du côté de
Providencia au contraire, le fleuve est comme caché, invisible, on ne peut s'en approcher qu'en passant en voiture sur les multivoies qui le longent et l'encadrent de béton. Les espaces piétons
et centres commerciaux s'étalent quelques blocs plus au sud, dans une forêt d'immeubles brillants de prétention et de devantures colorées jusqu'à la nausée.
By the way (histoire de succomber à la frénésie anglo-saxonisante qui caractérise l'oligarchie chilienne des temps modernes), il est assez agréable de prendre son vélo pour faire autre
chose que les déplacements quotidiens et obligatoires, type San Pablo con Amunátegui- la U, et de découvrir avec un nouvel oeil certains endroits déjà connus mais seulement par l'intermçediaire
des transports en commun, notamment le metro. Le metro, qui a une fâcheuse tendance à transformer la ville en une série d'îlots symboliquement lointains les uns des autres. Tobalaba, Los Leones,
Pedro de Valdivia, etc. Les ségrégations sociales sont accentuées et le secteur nord-ouest de Santiago prend des allures de gated community, au détail près qu'il n'y a pas de
gate, et d'autant plus efficacement gated qu'elle est mentale.
Providencia est un quartier, ou plus exactement une commune, parmi les trente et quelque qui composent le Gran Santiago. Une commune jonchée d'européanismes. En plus des ci-dessus mentionnés
têtes blondes, et de l'absence quasi-totale de traits de type "indigène" comme les pommettes saillantes, la petite taille et le look pauvre, il s'agit d'un lieu socio-économiquement européen. Le
pouvoir d'achat du passant lambda est équivalent à celui de la classe moyenne européenne, sinon plus, du moins c'est l'image qu'il est imposé d'imposer. Ropa americana, my tailor is
rich, mine as well you see, etc. Le teint de peau est généralement clair, à part les nombreux bronzés en cabine, et quelques afro-américains qui appartiennent maintenant, ici aussi, aux
nouveaux canons de beauté de la modernité occidentale.
Une ambiance très coloniale qui se retrouve jusqu'à la toponymie. Par exemple à un bloc de mon université, à l'entrée de Providencia en quelque sorte, une zone qui flaire bon l'Amérique du Nord:
calles Canadá, Terranova, Quebec. Un peu plus loin: le barrio Suecia (quartier Suède), las calles Suecia, Holanda (maudits hollandais, pardon, néerlandais), et, aussi, le contraire serait
étonnant: l'avenue 11 de septiembre, jour de la liberté comme chacun sait, sautons tous de joie en souvenir de cette heureuse époque.
À propos des petites têtes blondes et de la calle Suecia, dans cette rue réside le siège le parti de la droite dure, la UDI (aussi appelée, avec un certain sens de l'humour par ses
propres dirigeants, "UDI popular", à l'instar du PP espagnol, de l'UMP française, du tou nouveau PL italien, etc.). Qualificatif de "populaire" qui, avec une puissante stratégie
d'implantation dans les quartiers pauvres, lui permet d'être le premier parti du pays, élargissant son électorat un peu au-delà du cercle finalement un peu restreint de la blonde oligarchie (ce
qui est une sorte de pléonasme. Ou bien serait-ce une redondance ?)
En avançant lentement mais surement par la rue Andrés Bello, j'ai fini par arriver au tout début de la calle Suecia, quelle émotion. C'est à ce moment que je me suis dit, pourquoi ne pas aller
jeter un oeil au siège de la UDI, tiens. Histoire de voir de quoi a l'air le siège de cette Union, traversée par de profondes divisions (les barons assoiffés de pouvoir commencent à voir frémir
le grondement des talibans orthodoxes), Démocratique, mais autoritaire à l'intérieur et à l'extérieur, et Indépendante tout en étant acquise aux intérêts du grand capital. Une série de
contradictions périlleuses mais maintenues avec brio, je trouve.
La calle Suecia, ce sont d'abord des restaurants plutôt chic, mais pas trop, de cuisine internationale, évidemment, mais surtout pas péruvienne, et latinoaméricaine non plus, en général. Un peu
plus loin, sur la gauche (comme c'est bizarre, ce parti est prêt à toutes les excentricités dédidément) apparaît une grande maison au style grandiloquent et indéfinissable pour l'inculte
architectural que je suis. Sur la pelouse, un mât est planté, orné d'un drapeau molasson, et la façade est barrée des trois redoutables mots, en majuscules dorées, on ne fait pas pire goût.
Devant le portail, un automobiliste en Peugeot 206 (peut mieux faire, pensai-je) attend qu'il s'ouvre, pendant que trois ou quatre des sans doute innombrables gamins d'un membre du parti
s'amusent comme des petits fous dans l'allée. C'est vrai que la non-pratique de la contraception est une autre arme pour devenir et rester le premier parti du pays. Un truc que je n'oublierai
pas de passer aux Verts.
Ayant accompli le premier objectif de ma sortie, voir la UDI en chair et en os, je me dirigeai vers ma seconde cible, quelle ironie: la Villa Grimaldi, site éminent pendant la dictature de
l'application scrupuleuse de la haine de classe et des enseignements apportés entre autres par des officiers français rompus en Algérie aux salissures de leurs propres mains. En d'autres
termes: un centre de torture, et de première classe.
Virage à gauche (décidément...) au bout de quelques blocs, jusqu'à rencontrer l'avenue Tobalaba. La vue sur la Cordillère est réelement limpide par rapport à celle qu'offre le centre de la ville,
qui ne se trouve pourtant qu'à quelques kilomètres à l'ouest. Le léger changement d'altitude fait apparemment toute la différence.
Quelques kilomètres plus au sud, je bifurque à gauche, toujours, sur la rue Arrutia, frontière entre les communes de La Reina et Peñalolén. Trois cent mètres plus loin sur la droite, le numéro
8401, la Villa Grimaldi, de son nom complet: Parque por la Paz Villa Grimaldi. Il est ouvert mais pour une visite guidée et gratuite des lieux de torture, il faudra repasser: vu que ce ne
semble pas être le passe-temps favori des chiliens (la visite, pas la torture), il faut reserver à l'avance et par groupe de cinq ou plus pour que s'organise le tour.
Parque por la Paz: le nom me plaît moyennement, non pas que j'aie quoi que ce soit contre la paix. Mais ce type de dénomination attribuée à le plus symbolique des sites de crimes commis par
la dictature contre la gauche, les gauches (socialiste, communiste, miriste et autres, voire une partie de la démocratie chrétienne, ses militants qui ont eu la bonne idée de se mouiller),
me semble déplacé. Appeler de ses voeux la paix, sans plus, c'est un peu contribuer à cette image dominante selon laquelle la répression en question ne serait qu'un épisode particulièrement
malheureux d'une guerre, d'un affrontement entre deux belligérants aux responsabilités équivalentes, notamment en ce qui concerne ces crimes-là... Or il n'y a pas eu de guerre, jamais; mais une
entreprise unilatérale d'écrasement de toute resistance psychologique, intellectuelle, matérielle, contre le projet politique de la droite. Malgré les cris effrayés de la droite pré-11 septembre,
la gauche n'a jamais été de mesure de mener une guerre civile, malgré la rhétorique illusoire et stratégiquement très déplacée du MIR et d'une partie du PS dans la période 1970-1973. Les quelques
armes cubaines du Movimiento de Izquierda Revolucionaria lui auront tout juste permis de réaliser quelques attaques de banques, avant le coup d'Etat, puis de résister quelques heures dans de
rares places fortes lors de celui-ci, avant de se terrer et de disparaître, militant par militant, sous les coups de la délation et de la détermination irresistible du régime dans les
années qui suivirent.
Le Parc a un air bon enfant qui contraste avec son passé douloureux. Comme me l'a expliqué le gardien, la dictature a cherché à effacer toute trace des structures du centre après sa fermeture en
1979. Le bâtiment central consacré à l'administration, a disparu, ainsi que l'espace plat où se réalisait la torture avec véhicules (moi aussi, j'ai eu du mal à y croire). Restent les cabanes
spécialisées à l'emprisonnement et à l'humiliation et la souffrance physiques et mentales. Au fond, à la fin du parcours: une haute tour en bois, le plus souvent la dernière étape de ce
voyage au bout de l'enfer. Bien que dans ce cas comme dans d'autres, la mort ne soit pas une fin: une stratégie purement terroriste qui a consisté à faire disparaître les victimes et toute
trace officielle de leur décès. Les effets s'en font encore sentir: pour les familles, le deuil est impossible, même trente ans après: pas de cadavre, pas de certificat de décès. Une illusoire
lueur d'espoir au bout d'un tunnel sans fin. De quoi démobiliser d'éventuels activistes pour une génération, et plus. Dans le cas de la Villa Grimaldi, la plupart des prisonniers et torturés
ayant péri ont été "disparus" (l'usage transitif du verbe est presque d'usage) dans l'océan Pacifique, jetés depuis les hélicoptères de l'armée, leur corps attaché par du fil de fer à un rail,
histoire que le gonflement des cadavres ne les fassent pas remonter à la surface et s'échouer sur les plages du pays. C'est arrivé une fois, par la suite ils ont fait plus attention à leurs
noeuds.
Quelques rails ont été récemment découverts dans les fonds marins de au large de Quintero, à la suite des investigationsmenées entre autre par le juge Guzmán. Ils sont aujourd'hui
exposés dans une sorte de Rubik's cube géant de cuivre, incliné, à l'entrée du parc.
J'avais beau avoir une certaine cionnaissance théorique de... ça, mais c'est toujours diffcile d'accepter sa réalité concrète. J'essaierai de ne pas manquer la visite guidée dans les semaines qui
viennent. Plus de détails à suivre.
. Le bitume se couvre de miroirs éphémères, les parapluies fleurissent, l'air se libère des particules polluantes en suspension particulièrement nombreuses en cette fin
d'automne, la cordillère se couvre chaque jour un peu plus de neige, l'horizon se dégage. Pas mal.