L'intitulé : L'écologie : une politique de civilisation, rien que ça, avec des interventions passionantes, mais malheureusement les médias ne sont plus là, ce qui les intéressait est déjà passé (la tambouille politique, etc.).
CECILE DUFLOT
La secrétaire nationale mène la danse.
Comme elle le dit si bien, cette plénière est importante car "au-delà de la question des alliances avec X, Y ou M [ça, c'était un pique pour Dany], il y a des questions de fond".
Et de regretter que les plénières ne respectent que rarement la règle de parité en ce qui concerne les intervenants(normal, elles sont pour l'essentiel organisées par les "non-Verts" cadres d'Europe-Ecologie, peu au fait des exigences féministes des verts). Heureusement, les hommes en surnombre qui sont invités "sont aussi intelligents que des femmes, donc ça va aller ". Cécile a décidément l'humour habile.
JEAN-PAUL BESSET
Notre nouveau député européen du Centre de la France ouvre le bal.
Nous sommes en crise, une convergence de crises. Je ne vous refais pas l'énumération.
Parler de "crise du système capitaliste", c'est simpliste même si c'est vrai (déséquilibre des rémunérations entre Capital et Travail, dérégulation des marchés, etc.). La crise de l'énergie et celle de la biodiversité, par exemple, ne peuvent être expliquée par le capitalisme [c'est à discuter, d'ailleurs...].
En fait "il faut interroger les valeurs". Nous sommes dans une "crise de civilisation", une "crise anthropologique".
Il y a "une perte de sens à une vitesse vertigineuse, aussi vite que la chute de la biodiversité".
Au centre de cette crise des valeurs : le Progrès, qui devient une menace. C'est la fin de la croyance en le dépassement incessant.
C'est un changement énorme car "l'idée de Progrès était l'unificateur idéologique", et plus, depuis deux siècles. "Après Dieu, l'idée du progrès est morte".
[De Jean-paul Besset, on peut lire Comment ne plus être progressiste... sans devenir réactionnaire, livre que j'avais entamé il y a quelques temps mais vite abandonné, n'étant sans doute pas à l'époque assez sensibilisé à l'écologie...]
C'est l'écologie qui "siffle la fin de la récréation".
Les nouvelles valeurs s'articulent autour de la modération, des limites, de la sobriété... Et restent à traduire dans des programmes économiques et sociaux : relocalisation, recyclage, plein de re-.
ALAIN LIPIETZ
Il ne faut pas se contenter de réguler le capitalisme et de limiter les émissions de CO2, il faut aussi avoir un projet de société.
Le projet écologique a, selon Alain Lipietz [cela prête à débat, comme on va le voir dans l'intervention suivante] "trois valeurs fondamentales coordonnées par une quatrième", toutes "enracinées dans les valeurs déjà acquises par l'Humanité", rassurez-vous. Car comme disait Eluard : "Un autre monde est possible... mais il est dans celui-ci", citation dont il ne faut pas oublier la seconde partie ! [c'est le côté un peu "vieille gauche" de Lipietz, qui y a appartenu il y a longtemps...]
Ces quatre valeurs, donc :
Autonomie (= se fixer des règles ET voir le bout de ses actes), approfondissement de la vieille Liberté
Solidarité (= garantir à tous un même point de départ... et d'arrivée), approfondissement de la vieille Egalité
Responsabilité (= être conscient des conséquences de ses actes sur le reste du monde), élargissement de la vieille Fraternité aux non-humains : vivants et minéraux.
Démocratie, enfin, pour coordonner le tout [il me semble dommage de n'attribuer àla belle démocratie qu'une place annexe... mais enfin...]
A l'instar de l'Ecole Polytechnique en 1790 (Ecole par laquelle passa M. Lipietz), on peut proclamer "Pour la Patrie, les Sciences et la Gloire".
Ce sont des valeurs valables : la Gloire par exemple : L'Abbé Pierre n'a t'il pas été couvert de gloire pendant 50 ans du fait de son action louable, continuellement n°1 du classement de popularité chez les Français ? Et Lipietz de se tourner vers Yves Cochet, assis pas très loin sur l'estrade : "Yves, c'était en quelle année qu'on voulait qu'il soit avec nous pour les européennes ?" [allusion chatouillante à l'échec de Cochet en 1994 qui voulait que l'Abbé Pierre soit tête de liste des Verts... cafouillage médiatique, démenti et échec électoral à la clé... fermons la parenthèse].
Pour convaincre, "il faut proposer aux gens une vie normale". "Nous ne vous proposons que ce que vous voulez tous ! "... Et c'est vrai, bien qu'il s'agisse d'une véritable révolution. C'est juste une stratégie de propagande.
[Yves Cochet n'est pas du tout d'accord avec cette proposition d'une vie meilleure, comme on va le voir plus bas.]
GENEVIEVE DECROP
Geneviève Decrop est membre du Comité de rédaction de la revue Entropia. Elle est sociologue, ce qui fait que je me sens un peu comme un poisson dans l'eau en écoutant son intervention.
La "politique de civilisation" constituerait une "Troisième modernité", après la première technoindustrielle et la deuxième, subjectiviste. Cette Troisième modernité préserve certains acquis, les plus positifs, des précédentes : dignité, égalité... Qui ne sont pas des valeurs si solides : il convient des les défendre concrètement avec force.
Geneviève Decrop effectue un "retour critique sur la notion d'autonomie", défendue plus haut par Alain Lipietz. Elle aussi est héritée des modernités n° 1 et 2. Mais c'est "une part de fiction", "fondatrice de ce qui nous perd, en partie". Car cette notion d'autonomie ignore les "liens" : avec la nature par exemple.
Une autre valeur est plus valable : celle d' "interdépendance". Interdépendance tous azimuts : avec la nature, nos voisins, la famille, etc. ce qui rejoint la notion sociologique anglo-saxonne de "care", qu'on traduit parfois en français par "la sollicitude" (tout ce qui concerne les soins à la personne, les personnes dépendantes en particulier, justement), et qui reconnaît notre vulnérabilité...
La notion d'autonomie nous cache également notre immense "dépendance à la grosse machinerie sociotechnique", pour l'essentiel invisible, mais qui gère l'intendance, se tient "dans les coulisses de la représentation"...
[Des réflexions particulièrement éclairantes, en particulier si on les articule avec celles de Cochet à propos de l'effondrement à venir.]
Cette machinerie sociotechnique "compacte le temps et l'espace", c'est la société du "double-clic" : les coûts de transports sont annulés, on télécharge, on se déplace très vite... Il y a une "perte du sens des limites", c'est une "hubris moderne".
Cette machinerie sociotechnique "bloque le changement politique". C'est de grands corps, des organisations... Par exemple, "prendre une centrale nucléaire, ce serait plus compliqué que de prendre la Bastille".
Quant au thème de la justice sociale et écologique : la seule distribution quantitative ne suffit pas. Il y a plus compliqué, des choses structurelles : l'aménagement urbain qui exclut, une organisation qui met les pauvres hors-la-loi. Par exemple, "il est pire d'être pauvre dans une société de riches, que pauvre dans une société de pauvres" : les structures de solidarité n'y sont pas équivalentes...
La simplicité volontaire non plus ne suffit pas
Il faut "reprendre la question du travail", pas seulement sous l'angle "chômage-emploi". Il ya une dimension anthropologique à prendre en compte.
Le partage du travail et les emplois verts ne suffiront pas...
PATRICK VIVERET
Patrick Viveret est philosophe.
Le Forum Social Mondial de Belem a travaillé en particulier autour des notions de "Bien commun" et de "Bien-vivre". Ceci est en lien avec ce que Guattari appelait l' "écosophie" : l'écologie mentale. Cette question est portée notamment par les mouvements de peuples indigènes.
L'enjeu c'est "l'émancipation contre les captations de sens, d'argent, de pouvoir".
Plutôt qu'une politique de civilisation, il faudrait parler de "politique d'humanité", laquelle a rendez-vous avec soi-même. "La démesure remet en cause la soutenabilité".
Albert Jacquart rappelle que l'homme, à sa naissance, est "avant terme", par rapport aux singes par exemple ; l'homme a une "vulnérabilité physique et psychique", et il est facilement tenté par la dynamique de captation : la "porneia". la dépasser, c'est atteindre l' "eros" puis la "phylia", qui permettent, elles, la rencontre avec l'altérité.
Ce chemin à partir de la porneia est difficile, car nous sommes des êtres conscients, donc séparés : on peut se mettre en guerre contre soi-même.
L'humanité c'est vivre intensément ce moment de conscience. C'est la joie de vivre (Spinoza) contre la peur. Au contraire, aujourd'hui le monde a à son coeur, le mal-être et la maltraitance. par exemple en 1998, selon un rapport du PNUD, le trafic de stupéfiants était égal à 40 fois la somme pour satisfaire les besoins de base en logement, nourriture...
Il faut donc comme dit Pierre Rabhi, se battre pour une "sobriété heureuse", pour un pouvoir comme création et non comme domination, pour une coopération ludique.
YVES COCHET
Cécile Duflot présente Yves Cochet ainsi : "en 1984 [lors de la création des Verts], il avait... 38 ans et une maison solaire (...) et ce qu'on apprécie chez lui, c'est la dimension jouissive et coopérative de l'annonce de la catastrophe".
"Le 7 juin, c'était la pilule du bonheur" [je ne me souviens plus, malheureusement, de l'auteur de cette phrase mémorable : Cochet ou Duflot ?]
Yves Cochet prend la parole (et la garde) :
"Comme dit Woody Allen, Dieu est mort, Marx est mort, et moi-même je ne me sens pas très bien ! "
Le paradigme écologiste vient se confronter avec les deux paradigmes dominants jusque-là : le paradigme libéral et le paradigme marxiste (et sa variante social-démocrate).
Ce nouveau paradigme a de nouveaux instruments ; une autre nouveauté est aussi son caractère global et systémique. Elle prend en compte les éléments, tous les éléments, le grand tout qu'ils constituent (qui est plus que la somme des parties), et les phénomènes de rétroaction dans tout ça.
Les outils et les organisations doivent changer. Ce changement c'est " la plus grande épreuve", car il pose "la question du temps". L'écologie doit prendre en compte les dynamiques historiques, le facteur temps. "Les discours essencialistes, hors de l'histoire, ne font pas partie du paradigme écolo" [j'imagine que ces réflexions sont une pique adressées aux considérations de Patrick Viveret un peu plus haut].
Il faut renoncer au discours "féliciste" qui dit : "ça ira mieux demain". Car ça n'ira pas mieux demain : "le bonheur risque de diminuer".
Il faut jeter à la poubelle nos "toiles d'araignées neuronales", et rompre avec les "visions continuistes et réformistes".
Au contraire, Yves Cochet assume un discours "un peu plus objectiviste, matérialiste". Et ce point de vue lui permet d'affirmer que "ça va changer beaucoup, et rapidement". Ce sera une "rupture accélérée". Car il faut prendre en compte le "caractère tellurique de l'action humaine" qui a fait que "le capital et le travail ne sont plus les facteurs de production les plus rares" les ressources naturelles arrivent à bout ; "le monde est maintenant plein": nous prenons conscience de sa composition, de sa valeur (mais nous le remplissons aussi de nos déchets).
Il est d'accord sur le diagnostic fait plus haut par Geneviève Decrop à propos de l'hubris. Les hommes ont donné dans le scientisme, le prométhéisme, la démiurgie. On a voulu et on veut refaire le monde, avec les bio-technologies... c'est insensé.
On ne peut pas pour autant parler de "crise". Et encore moins d'après-crise : "il n'y aura pas d'après-crise", "ce n'est pas Oui-Oui Planète, ici".
On n'est pas dans une crise, mais dans une catastrophe : "une catastrophe qui n'est pas spectaculaire, mais catabolique", ce qui signifie que tout se diloque, sans que l'on puisse réagir.
"Ce dont on parle, ce n'est pas la survie de l'espèce en tant que telle, mais de la civilisation, avec des valeurs, la solidarité, etc. " [J'aime cette précision salutaire, qui font passer ceux qui veulent "sauver la planète" ou "sauver l'humanité" pour catastrophistes, et ce avec raison. Alors que ce sont les premiers à accuser Cochet de catastrophisme.]
On joue souvent le sous-sol, royaume des ténèbres, contre le ciel, le paradis. "Quelle ingratitude vis-à-vis du sous-sol !" En effet le ciel nous fournit "seulement", via la photosynthèse, les aliments et le bois. Le sous-sol, lui, fournit 90% de l'énergie. Les énergies renouvelables (du ciel : vent, solaire) ne font et ne feront pas le poids.
Le moment est celui des solution et de la gestion de la rupture, certes. Mais le problème c'est qu'on n'est pas d'accord avec le constat, même chez les écologistes ! [c'est une réponse à ceux qui lui reprochent de ressasser le constat de la gravité de la situation au lieu de participer à l'élaboration de solutions]. Dans ces conditions il ne sert à rien de proposer des solutions qui, basées sur un constat optimiste, continuiste, seraient "illusoires". [sans doute une pique pour le programme d'Europe-Ecologie.]
Proposer de développer les énergies renouvelables, par exemple, c'est très bien mais c'est illusoire, ça n'ira pas loin : l'énergie en question est renouvelable certes, mais les convertisseurs d'énergies, eux, ne le sont pas ! [cellules des panneaux photovoltaïques, pièces des éoliennes... sans parler des batteries]
Le vrai objectif c'est : diviser la consommation des riches par 10 dans les dix ans qui viennent.
Il avait proposé comme slogan, pour Europe-Ecologie : "Protéger le local, globalement" mais ça a été refusé. Evidemment.
CECILE DUFLOT
En guise de synthèse, elle propose d'aller vers la "sobriété jouissive".
Second tour de table, rapide :
GENEVIEVE DECROP
Il faut "récupérer nos usages". "Le local : c'est là que ça se passe. Il faut redonner au temps et à l'espace son épaisseur".
PATRICK VIVERET
"Il faut savoir habiter le temps. Tant qu'on le considère comme un adversaire, on ne peut utiliser nos énergies". On peut faire "une pause" : comme le jeûne et la prière en Inde, comme pendant les grèves initiées par Gandhi.
Il faut inventer des nouveaux indicateurs. Quant ils passent au rouge, on fait une pause.
JEAN-PAUL BESSET
Il rappelle que pour André Gorz, un des fondateurs de l'écologie politique en France, l'écologie est forcément anticapitaliste et subversive. "Le capitalisme est consubstanciellement incompatible avec la transformation écologique".
Le désir humain est le meilleur terreau du capitalisme, via la volonté de dépassement.
"La crise va t-elle provoquer un sursaut ? Je ne le crois pas". Il va falloir procéder par "petits cailloux", par "petits pas". "Et sans avant-garde".
YVES COCHET
C'est la "lucidité tragique" qui permettra la "sobriété jouissive". Il va falloir faire preuve de créativité et d'inventivité politique... car "ma génération, qui a bien vécu (on peut le dire... !) a échoué ", depuis et malgré 1968. les autres générations vont faire le boulot.
On a l'exemple des "transition towns", qui opèrent la "descente énergétique" dans la "résilience locale", pour constituer des "communautés de l'après-effondrement".
"Il y aura de la souffrance, mais il y a des solutions".
Il y a "danger " pour les écologistes "de ne pas répondre à un rendez-vous de l'histoire".
"On peut vivre mieux avec moins".
"Copenhague ne sera qu'un écran de fumée".
ALAIN LIPIETZ
Dernière intervention, en forme de réplique adressée à Cochet (que Lipietz appelle parfois "desespéro-décroissant" ).
"Ceux qui gagneront seront ceux qui rassureront les premiers. Il ne faut pas faire peur". Dans les années 1930, ceux qui ont rassuré les premiers c'étaient les fascistes.
"On peut gagner mais en arrêtant de jouer avec les peurs".
[Ma question : gagner... les élections ; mais pour quoi faire ensuite ? Si on n'est pas d'accord sur les enjeux? ]
[Ceci est la fin de mon compte-rendu partiel, partial et subjectif des Journées d'Eté de Nîmes. A bientôt pour d'autres aventures écologistes !]